INTRODUCTION
OBJET ET DIVISION DE LA PHILOSOPHIE
Dans le langage ordinaire, le mot philosophe est
souvent employé pour désigner un homme qui supporte avec
courage la douleur et l’adversité, et qui sait aussi se conduire
avec modération dans la prospérité : Aequam
mememto rebus in arduis servare mentem non secus in bonis ( Horace,
Odes II,3 ). Dans ce sens tout pratique, le philosophe est un sage, et
la philosophie n’est autre chose que la SAGESSE.
A un autre point de vue, un philosophe est un esprit curieux,
difficile, qui se rend compte de ses idées, qui ne croit pas
légèrement à la parole d’autrui, mais s’en
rapporte à sa propre raison, qui en un mot examine avant de
juger. Ainsi entendue, la philosophie est le LIBRE EXAMEN.
On appelle encore philosophie, et c’est une conséquence du sens
précédent, un esprit qui pense, qui médite, qui
réfléchit, qui cherche le sens des choses et de la vie
humaine. La philosophie est la REFLEXION.
On convient aussi généralement que celui qui, dans les
divers ordres de connaissances, s’élève plus haut que les
faits, conçoit des rapports, unit, classe, voit de haut, qui
enfin généralise ou remonte aux principes, est un esprit
philosophique. La philosophie est la recherche des IDEES GENERALES ou
des PRINCIPES.
En résumant et rassemblant ces différentes idées,
on dira : La philosophie est la sagesse fondée sur des principes
acquis par la libre réflexion.
Telle sera la définition de la philosophie, telle qu’elle ressort de l’usage populaire du mot ; voyons maintenant si l’analyse scientifique et méthodique nous conduira à un résultat analogue. L’usage populaire a surtout rapport à la pratique, et désigne plutôt une disposition de l’esprit qu’une science proprement dite. Nous avons à nous demander maintenant ce que c’est que la philosophie considérée comme une science. Mais d’abord, qu’est-ce qu’une science ?
La science a pour objet la recherche des causes. (
Savoir, dit Aristote, c’est connaître par la
cause.(Anal.post,II,x.)). C’est donc savoir le pourquoi des choses.
Ainsi, le vulgaire sait que le tonnerre se produit lorsqu’il fait
très chaud et qu’il y a des nuages épais, et
ordinairement une forte pluie. Le savant est celui qui sait pourquoi
cela a lieu, et par exemple que la foudre est une étincelle
électrique produite par la rencontre de deux nuages
chargés d’électricité contraire.
La science ne cherche pas seulement le pourquoi des choses ; elle en
cherche aussi le comment. Ainsi le vulgaire voit bien que les corps
tombent, mais le physicien nous apprend comment il tombent, par
exemple, selon la loi du mouvement uniformément
accéléré.
Le comment des phénomènes ou des choses est ce qu’on
appelle leur loi ; le pourquoi est ce que l’on appelle leur causes. La
science prise d’une manière générale est donc la
RECHERCHE DES CAUSES ET DES LOIS.
La science en général étant définie comme
nous venons de le dire, les différentes sciences se distinguent
les unes des autres par leur objet. Aussitôt que l’on peut
signaler un objet distinct, susceptible d’être
étudié et connu, il y a lieu de reconnaître
l’existence d’une science spéciale.
Pour déterminer l’objet ou les objets ( car il peut y en avoir plusieurs ) de la science philosophique, notre méthode sera de passer en revue les divers objets de nos connaissances, ainsi que les sciences universellement reconnues qui s’occupent de ces objets. Que si, après avoir épuisé l’énumération de toutes ces sciences, il reste encore quelque objet qui n’a pas été nommé, cet objet pourra être considéré comme un bonum vacans qui appartiendra à qui voudra s’en emparer. La nécessité d’une science de plus sera démontrée, et il ne s’agira plus que de savoir si cette science nouvelle n’est pas précisément la philosophie elle-même.
Les premiers objets qui se présentent
à nous et sur lesquels l’attention des hommes a dû se
porter, ce sont les corps ; et comme il y a deux sortes de corps, les
corps bruts ou inorganiques, et les corps organisés ou vivants,
il y aura deux sortes de sciences : la science des êtres vivants
ou BIOLOGIE, et la science des corps non vivants, que nous appellerons
PHYSIQUE.
Il y a deux sortes d’êtres qui vivent, les plantes et les animaux
; il y aura donc deux sciences biologiques, la BOTANIQUE et la ZOOLOGIE.
Quant à la science, ou aux sciences de ce
qui ne vit pas la division est plus délicate.
Nous dirons d’abord que dans la nature on peut distinguer deux points
de vue : ou les choses elles-mêmes, ou les
phénomènes. Ainsi une pierre est une chose, un
métal est une chose ; l’eau l’air sont des choses, mais le son,
la lumière, la chaleur ne sont que des phénomènes.
Pour qu’il y ait son, lumière, chaleur, il faut qu’il y ait des
choses sonores, lumineuses, échauffées. Ainsi les
phénomènes ne sont pas par eux-mêmes et supposent
des choses. Cependant ils peuvent être observés et
étudiés indépendamment des choses. La science des
phénomènes généraux de la nature est la
PHYSIQUE proprement dite ; les savants qui s’occupent de ces
phénomènes, de leurs causes et de leurs lois sont
appelés physiciens.
Quant à l’étude des choses, elle se
subdivise à son tour ainsi qu’il suit :
Si nous élevons les yeux au-dessus de nos têtes, nous
apercevons une multitude de corps lumineux dont le nombre et les
mouvements nous étonnent ; ce sont les astres : la science de
ces corps s’appelle ASTRONOMIE.
Parmi ces astres, le seul que nous connaissions directement, c’est la
terre, et la science qui y correspond est la GEOLOGIE. Les divers
objets matériels qui sont à la surface de la terre ou qui
en forme la composition, sont ce que l’on appelle des minéraux,
et ils sont l’objet de la MINERALOGIE. Maintenant l’expérience
nous apprend que ces corps changent de structure et de
propriétés, suivant qu’on en associe ou qu’on en
sépare les éléments. La science qui a pour objet
les compositions et les décompositions des corps, qui par
l’analyse redescend des composés à leur
éléments, et par la synthèse remonte de ces
éléments aux composés, s’appelle la CHIMIE.
L’énumération
précédente comprend toutes les sortes d’objets sensibles,
qui tombent sous notre expérience, et il semble que le cercle
des sciences soit épuisé. Il s’en faut de beaucoup.
Grâce à une certaine faculté appelée
abstraction, que nous étudierons plus tard, nous pouvons
appliquer notre esprit non plus seulement à des choses
réelles et concrètes ( arbres, pierre, cheval ), mais
à des qualités qui, tout en étant extraites de la
réalités, ne correspondent pas cependant à des
réalités, et semblent n’être que des conceptions de
notre esprit. Expliquons-nous.
Lorsque nous avons devant les yeux plusieurs objets, par exemple
plusieurs arbres, plusieurs pierres, nous distinguons chacun de ces
arbres et chacune de ces pierre, en particulier, de leur réunion
ou multitude, et nous disons : un arbre, une pierre, plusieurs arbres,
plusieurs pierres. Jusqu’ici, rien qui dépasse en apparence le
domaine des sens, mais si nous voulons savoir combien il y a d’arbres,
combien il y a de pierres, les sens ne suffisent plus. Il faut un
certain nombre d’opérations, aidées de signes ; et la
science qui nous apprend à pratiquer ces opérations et
à comprendre ces signes est l’ARITHMETIQUE. On peut donc
définir l’arithmétique la science du combien, ou la
science des nombres : car le nombre est précisément ce
qui exprime le combien des choses. Le nombre est une qualité
abstraite qui ne tombe pas sous le sens et qui ne se sépare
jamais des choses où elle se rencontre.
La science des nombres fait partie d’un groupe de sciences que l’on
appelle les MATHEMATIQUES, qui ont toutes pour objet l’étude des
quantités mesurables.
Qu’est-ce que la quantité ? C’est, nous disent, les
mathématiciens, tout ce qui est susceptible d’augmentation et de
diminution. Ainsi un temps, un chemin, une somme d’argent, sont des
quantités, car le temps, le chemin, la somme, peuvent être
plus ou moins grands. Mais il ne suffit pas qu’une chose soit plus ou
moins grande pour être l’objet des mathématiques ; il
faut, de plus, qu’elle soit susceptible de mesure. Qu’est-que la mesure
? Mesurer, c’est comparer une multitude d’objet avec un de ces objets
pris comme terme de comparaison, que l’on appelle unité, et de
déterminer combien de fois l’unité est contenue dans la
multitude ; par exemple, mesurer un champ, c’est chercher combien de
fois il contient une certaine unité appelée mètre.
Toutes les fois dons qu’un objet est tel que l’on peut prendre une de
ces parties comme unité, et dire combien le tout renferme de ces
parties, un tel objet est mesurable, et il peut devenir l’objet des
mathématiques. De ce genre sont : l’espace ou l’étendue,
objet de la GEOMETRIE ; le mouvement, objet de la MECANIQUE. Telles
sont, avec l’arithmétique, les deux sciences essentiellement
mathématiques : car l’algèbre n’est qu’une
arithmétique généralisée ; le calcul
intégral et différentiel n’est qu’une extension de
l’algèbre, et le calcul des probabilités n’en est qu’un
cas particulier.
Annotations de Apj : ( La division
des sciences physiques n’est pas très précise. Les deux
paragraphes 6 et 7 seraient à refaire. Je pense que
l’algèbre est une arithmétique que l’on a essayée
de généraliser. L’algèbre est une
arithmétique de négoce qui utilise le zéro, ce qui
est une ses particularités principales. Je pense qu’il existe
une autre arithmétique sans zéro avec un modèle
exponentiel pour les sciences avec pour application la santé ou
le corps de l’homme. Je pense aussi qu’il existe une troisième
arithmétique toujours exponentiel dirigée vers l’esprit
de l’homme donc vers Dieu.
Toutes les sciences précédentes ont
pour objet le monde physique, car les notions mathématiques
elles-mêmes sont tirées du monde physique ou s’y
appliquent. Mais le monde physique est-il tout ? N’y a-t-il pas un
autre ordre de faits et de vérités que l’on appelle le
monde moral, et qui mérite autant que le premier, et plus
peut-être, l’étude des savants ?
Parmi les êtres qui couvrent la surface de la terre, il en est un
qui nous intéresse particulièrement, puisque c’est
nous-mêmes. Cette classe d’êtres est ce que l’on appelle
l’espèce humaine, le genre humain, l’homme.
Considéré du dehors, l’homme se présente à
nous comme semblable aux autres êtres qui l’entourent ; c’est un
corps ; il ressemble aux animaux, vit, naît et meurt, comme eux.
Lorsqu’on ouvre son corps, on voit qu’il est organisé de la
même manière que les animaux supérieurs : c’est un
mammifère, un vertébré. A ce titre, il appartient,
comme objet, à une science déjà connue et
mentionnée plus haut, la zoologie. Jusqu’ici rien de nouveau.
Mais si l’homme, par son organisation physique, fait partie du monde
animal, il est certain qu’il se distingue des autres animaux par des
caractères essentiels : et d’ailleurs, dans l’animal
lui-même, il y a des qualités, des aptitudes, qui ne sont
pas purement physiques. Ces aptitude, qui sont dans l’homme bien
autrement développées, sont ce que nous appellerons le
moral.
L’homme, comme être moral, peut être
considéré à plusieurs points de vue
différents :
1° Tandis que, chez les animaux, les individus diffèrent peu
les uns des autres, et mènent par conséquent une vie
presque entièrement semblable et uniforme, dans
l’humanité, au contraire, l’individu ayant pris une grande
importance, il s’ensuit une grande diversité dans la vie de
chacun, et comme résultante de toutes ces actions diverses, une
grande diversité d’évènements. Puis, l’homme
étant doué de la mémoire réfléchie
et de la faculté de mesurer le temps, de l’attribut de la parole
et de l’écriture, il commence par raconter oralement, puis
consigner par écrit tous les évènements qui
l’intéressent ou qui intéressent sa famille, sa tribu, sa
nation, et enfin l’humanité : de là une science, ou
plutôt un groupe de science que l’on appelle HISTOIRE ou SCIENCES
HISTORIQUES ( histoire, archéologie, épigragie,
numismatique, géographie ).
2° Tandis que l’animal ne possède que le langage
inarticulé ou le cri, l’homme possède le langage
articulé ou la parole. La parole se modifie suivant les temps et
les lieux et donne naissance à ce que l’on appelle les langues.
De là un nouveau groupe de sciences, ou SCIENCES PHILOLOGIQUES (
philologie, étymologie, paléographie, etc. )
3° Enfin, tandis que l’animal, ou vit isolé, ou il vit en
groupe, ne paraît pas doué de la faculté de
réfléchir sur la société dans laquelle il
vit, l’homme vit en société ; il forme des Etats, des
cités, des républiques. Il se donne à
lui-même des lois. Institutions, lois, richesse publique et
privée, autant de faits donnant naissance à un
troisième groupe de sciences : SCIENCES SOCIALES ET POLITIQUES (
politique, jurisprudence, économie politique ).
Les sciences que nous venons de signaler, à
savoir, les sciences historiques, philologiques, politiques, sont ce
que l’on appelle les sciences morales, mais elles ne sont pas encore la
philosophie elle-même. Demandons-nous maintenant s’il n’y a pas
encore un point de vue sous lequel la nature humaine peut être
considérée, et qui se distingue des points de vue
précédents.
Nous avons distingué le moral du physique, mais que doit-on
appeler le moral ? On appelle faits moraux de la nature humaine ceux
qui ne peuvent jamais être atteints directement par les sens et
qui ne sont connus qu’intérieurement par celui qui les
éprouve, par la pensée, le sentiment, la volonté.
Or les sciences précédentes n’étudient encore que
les manifestations extérieures des faits moraux, mais ne les
étudient pas en eux-mêmes. Le langage, expression de la
pensée, n’est pas cependant la pensée. Les
évènements historiques, effets des passions et des
volontés des hommes, ne sont cependant ni ces passions, ni ces
volontés. Les sociétés humaines, manifestations de
l’instinct de sociabilité et organes de la justice, ne sont
cependant ni la sociabilité, ni la justice. Enfin tous les faits
sociaux, historique, sont le dehors de l’esprit humain, ils ne sont pas
l’esprit humain.
On appelle esprit humain l’ensemble des facultés intellectuelles
et morales de l’homme, telles qu’elles se manifestent
intérieurement à chacun de nous à mesure qu’il les
exerce. Quand je pense, je sais que je pense ; quand je souffre, je
sais que je souffre ; quand je veux, je sais que je veux ; et nul autre
ne le sait que moi, ou par moi ; autrement le mensonge serait
impossible. Cet avertissement intérieur qui accompagne chacun de
nos actes intérieurs ( et que nous étudierons plus tard )
s’appelle la conscience ou le sens intime. Le principe intérieur
qui s ‘attribue ces actes intérieurs, et qui se traduit
grammaticalement par le pronom de la première personne, je ou
moi, s’appelle le Moi, ou le sujet, ou enfin l’âme. Tout ce qui a
rapport au sujet, c’est-à-dire au moi, c’est-à-dire au
principe intérieur qui a conscience de lui même, s’appelle
subjectif ; réciproquement, tout ce qui est en dehors du moi est
pour lui objectif, lui sert d’objet. Toutes les sciences morales qui
étudient l’homme par le dehors ( langage, faits historiques ou
sociaux ) se placent encore au point de vue objectif. Il reste donc
à faire l’étude de l’homme au point de vue subjectif,
c’est-à-dire l’étude de l’âme elle-même.
De là une science ou un groupe de sciences que nous appellerons
SCIENCES PSYCHOLOGIQUES.
N’eût-elle donc déjà que ce
premier objet, à savoir, l’esprit humain, la philosophie aurait
une raison d’exister et de ne confondre avec aucune autre science ;
mais ce premier objet n’est pas le seul qui reste libre ; il y a encore
un ordre de questions que les sciences proprement dites laissent en
dehors de leur domaine, ou qu’elles ne peuvent aborder sans sortir de
leurs propres limites.
Nous avons vu que chaque science est constituée lorsqu’elle a un
objet distinct et déterminé. Pour établir les
sciences particulières nous sommes obligés de diviser, de
séparer la nature en compartiments. Chaque science étant
ainsi placée à un point de vue exclusif et
spécial, l’unité des chose lui échappe ; les
ensembles s’effacent ; les rapports et les liens sont sacrifiés.
Il y a donc un besoin légitime de l’esprit qui n’est pas
satisfait par les sciences spéciales et qui demande
satisfaction, à savoir : le besoin de synthèse. A quelles
conditions ce besoin de synthèse sera-t-il satisfait ?
1° Tout le monde sait que dans toute science les faits et les lois
qui constituent la partie positive de la science supposent ou
suggèrent un certain nombre de considérations
théoriques et générales que l’on appelle
ordinairement la philosophie de cette science ; c’est la liaison de ces
considérations entre elles, c’est la réduction de ces
principes de chaque science à des principes plus
élevés, c’est cela même qui peut constituer l’objet
d’une science supérieur.
2° Lorsque l’on réfléchit sur ces principes des
sciences, on s’aperçoit qu’il impliquent un certains nombre de
notions générales, fondamentales, qui sont en quelque
sorte l’essence même de l’esprit humain. Elles sont communes
à toutes les sciences et inhérentes à la
pensée humaine. Elles se mêlent à tous nos
jugements, comme elles sont aussi mêlées à toute
réalité. Ce sont, par exemple, les notions d’existence,
de substance, de cause, de force, d’action et de réaction, de
loi, de but, de mouvement, de devenir, etc. Ainsi ces principes, que
l’on trouve à la racine de toutes les sciences, sont en
même temps les principes de la raison humaine, et soit que l’on
considère les uns ou les autres, il y a une science de premiers
principes.
3° Ce n’est pas tout. Non seulement les sciences étudient
les lois ou principes, mais elles étudient les causes. Or chaque
science n’étudie que des causes particulières, et ces
causes elles-mêmes doivent avoir leurs causes. Mais peut-on
s’élever de cause en cause sans jamais en rencontrer de
dernière ? Si nous cherchons la cause de toutes les choses de
l’univers, prises séparément, n’y a-t-il pas lieu de
chercher la cause de l’univers tout entier ? Si donc il y a une science
des premiers principes, il y en a une aussi des premières causes
: ou plutôt c’est la même, car principes et causes ne
diffèrent que par abstraction.
Ainsi la science que nous cherchons sera donc la science de ce qu’il y
a de plus général dans toutes les autres, la science des
conceptions fondamentales de l’esprit humain, la science de
l’être en tant qu’être, la science des premiers principes
et des premières causes. C’est cette science que l’on convenu
d’appeler, depuis Aristote, la METAPHYSIQUE.
Il résulte des recherches
précédentes qu’il y a au moins deux objets qui sont
restés en dehors du cadre des sciences proprement dites. Ces
deux objets sont : 1° l’esprit humain, présent à
lui-même par la conscience ; 2° Les plus hautes
généralités possibles, que nous avons
appelées, avec Aristote, les premiers principes et les
premières causes. On appelle PHILOSOPHIE la science ou les
sciences qui s’occupent de ces deux objets ; et il y aura par
conséquent deux sortes de philosophie : 1° la philosophie de
l’esprit humain ; 2° la philosophie première.
Nous avons jusqu’ici présenté l’objet des sciences
méthaphysiques comme l’on fait Aristote et les scolatique, sous
la forme la plus abstraite : ( les premiers principes et les
premières causes ), mais cet objet suprême n’a-t-il pas un
nom plus concret et plus vivant, que le genre humain connaît,
respecte et adore, à savoir Dieu ? Dieu n’est-il pas le principe
de l’être, l’être en soi, l’être en tant
qu’être ? N’est-ce pas en Dieu que se résument à la
fois les premiers principes et les premières causes ? Aussi
Aristote ne craint-il point d’appeler la métaphysique du nom de
THEOLOGIE. Sans doute, il y a plusieurs parties et en quelque sorte
plusieurs degrés dans la métaphysique, mais le point le
plus culminant de cette science, c’est la science de Dieu,
appelée aujourd’hui théodicée.
Ainsi, tandis que la base de la philosophie est l’homme, son terme et
son dernier mot est Dieu. Comment ces deux termes ne seraient pas unis
en une seule et même science ? Car il est le seul être qui
pense à Dieu. ( L’homme se distingue de l’animal, a dit Hegel,
en ce que celui-ci n’a pas de religion. ) D’autre part, l’homme est
incomplet sans Dieu ; c’est par Dieu qu’il s’achève et qu’il se
comprend. Aussi voit-on que depuis Socrate jusqu’à Descartes, et
depuis Descartes jusqu’à Kant et jusqu’à Hegel, le
problème, pour toutes les écoles philosophiques sans
exception, a toujours été double ; qu’est-ce que l’homme
? qu’est-ce que Dieu ? D’après ces considérations, on
pourra simplifier la double définition donnée plus haut
et la ramener à une seule, en disant avec Bossuet (qu’elle est
la connaissance de Dieu et de soi-même), ou la science de l’homme
comme introduction à la science de Dieu.
Si nous rapprochons la définition précédente de
celle que nous avons tirée plus haut des notions vulgaires (
voy.chp1), nous verrons qu’elles se répondent et se
complètent l’une à l’autre, car ( la sagesse ) n’a pas de
plus sûre condition que ( la connaissance de nous même), et
les ( principes ) qui fondent la sagesse ont eux-même pour
dernier fondement ( la connaissance de Dieu ). Enfin, ( la libre
réflexion ), qui est la condition de toutes les sciences l’est
à plus forte raison de la science des sciences, à savoir,
la philosophie.
Nous avons à nous demander, laquelle de ces deux parties ( la
science de l’homme et la science de Dieu ) doit précéder
l’autre. Sans exagérer, comme on l’a fait, l’importance de cette
question, nous croyons cependant être plus conforme à
l’esprit de la science moderne en commençant par le plus connu
pour nous élever au moins connu. Or, si peu connu que nous soit
l’esprit humain, il nous l’est cependant plus que les premiers
principes et les premières causes. Ce sera donc de l’homme que
nous partirons pour nous élever à Dieu, et la psychologie
sera pour nous la base de la théodicée.
Il nous reste à subdiviser les grandes
parties de la philosophie que nous venons de distinguer, à
savoir, la philosophie de l’esprit humain et la philosophie
première.
La philosophie de l’esprit humain est la science qui traite des lois de
la nature. Or, ces lois sont de deux sortes : les unes sont de l’esprit
humain tel qu’il est ; les, autres les lois de l’esprit humain, tel
qu’il devrait être. Les, unes sont empiriques, c’est à
dire expriment les résultats de l’expérience ; les autres
sont idéales et expriment le but vers lequel doivent tendre nos
facultés. Il y aura donc d’abord une science qui étudiera
nos facultés dans leur état réel et c’est ce que
l’on appelle la PSYCHOLOGIE. Il y aura en outre plusieurs autres
sciences ayant leurs racines dans cette science primitive, mais s’en
distinguant en ce qu’elles étudient nos facultés à
l’état idéal ; par exemple, l’étude des lois
idéales de l’entendement s’appelle la LOGIQUE ; l’étude
des lois idéales de la volonté s’appelle la MORALE. Un
entendement idéale serait un entendement infaillible ; une
volonté idéale serait une volonté impeccable. La
logique est la science de l’entendement infaillible. La morale est la
science de la volonté impeccable.
L’entendement et la volonté ne sont pas les seules
facultés qui ont une règle idéale. Il en est de
même de l’imagination. En fait, l’imagination peut concevoir tout
ce qu’elle veut, comme l’entendement penser tout ce qui lui
plaît, comme vouloir tout ce qui lui agrée, mais
l’entendement ne doit pas tout penser, ni la volonté tout
vouloir ; de même, l’imagination ne doit pas tout concevoir. De
là une troisième science qui pour objet les lois
idéales de l’imagination : c’est l’ESTHETIQUE.
Ce qui fait que l’entendement, la volonté, l’imagination ont des
règles qui leur imposent direction plutôt que telle autre,
c’est qu’elles ont un but, un objet qui est en dehors d’elle et qui les
dépasse, et par là même leur commande. Le but de
l’entendement, c’est le vrai ; le but de la volonté, c’est le
bien ; le but de l’imagination c’est le beau. Le vrai, le bien et le
beau sont donc les trois objet de la logique, de la morale et de
l’esthétique. C’est pourquoi ces trois sciences, tout en se
rattachant à la philosophie de l’esprit humain, puisqu’elles
étudient les facultés humaines, tendent cependant
à franchir les limites de cette philosophie, car,
étudiant ces facultés au point de vue idéal, elle
ramènent à leur principe, et sont ainsi le lien et en
quelque sorte le passage de la psychologie à la
métaphysique.
D’après les considérations précédentes,
nous diviserons la philosophie de l’esprit humain en quatre parties :
la psychologie, la logique, la morale et l’esthétique ; et
partant du même principe que plus haut, à savoir, qu’il
faut aller du plus connu au moins connu, nous commencerons par la
psychologie, car l’état réel nous est plus connu et plus
facilement connaissable que l’état idéal ; et ce n’est
que de la connaissance du réel que l’on peut s’élever
à la connaissance de l’idéal.
Quand à la seconde partie de la philosophie, ou philosophie
première, elle était elle-même dans l’ancienne
école subdivisée en plusieurs parties. Disons seulement
qu’en tant qu’elle traite des principes en général et
d’une manière abstraite, elle s’appelle métaphysique, et
qu’en tant qu’elle traite de l’être suprême et de la
première cause, elle s’appelle théodicée. L’une
nous servira d’introduction à l’autre.
CHAPITRE PREMIER.- L’homme physique.- Description sommaire du corps
humain, et principalement du système nerveux.
Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale.
Le matérialisme contemporain.
Philosophie de la Révolution Française.
Saint-Simon et le Saint-Simonisme.
Les origines du socialisme contemporain.
Dieu l'homme et la Béatitude.
Le médiateur plastique de Cudworth.
Leibniz, oeuvres philosophiques.